25.05.2008

Ecologie et économie : idée reçue n°1

Idée reçue n°1 : "Selon la théorie libérale, la meilleure allocation des ressources ne peut avoir lieu qu'en concurrence parfaite". 

 

Que nous disent les recherches, maintenant déjà anciennes, sur l'économie des ressources naturelles ? Cette branche de l'économie est dominée par les chercheurs anglo-saxons, qui plus est par des néo-classiques, ceux que nous appellerions en France du nom très vague, et qui refait surface dans sa complexité polémique, de "libéraux". Les résultats de leurs études n'en sont que plus intéressants, vous allez voir... On distingue les ressources épuisables et les ressources renouvelables.

Les ressources renouvelables, qui nous intéresseront dans ce billet, ont une capacité de régénération propre qui fait que toute unité prélevée sur le stock à un moment "t" n'affecte pas nécessairement de manière négative la disponibilité de la ressource à t+1. Dans le cas d'un ban de poisson atteignant une masse telle que la nourriture se raréfie, le prélèvement peut même être le moyen d'avoir un stock plus important à t+1 que s'il n'y avait pas eu prélèvement (puisque la nourriture disponible sera mieux répartie sur les poissons qui restent). Le prélèvement qui maintient la ressource à ce niveau "critique" est appelé production maximum équilibrée.

La théorie néoclassique va s'intéresser à la manière dont on peut tirer le plus grand profit de la ressource et à la manière dont les acteurs vont se comporter, rationnellement, en fonction des informations qu'ils possèdent sur l'évolution de la ressource et la recherche du profit le plus important d'exploitation. La valeur d'une ressource dépend à la fois des investissement nécessaires à l'exploitation (en dessous desquels le prix ne saurait tomber) et à la structure du marché : avec une concurrence forte, le prix à l'achat aura tendance à se rapprocher du coût d'exploitation (favorisant les gros exploitants, qui ont les moyens de réaliser des économies d'échelle).

Les coûts d'exploitation sont relativement stables et incompressibles. En revanche, la structure du marché peut varier de manière importante, elle dépend du régime de propritété de la ressource : soit les poissons sont considérés comme une propriété commune et chacun peut se servir, soit cette ressource appartient à un seul acteur (une agence gouvernementale). Donc, soit nous sommes en situation de concurrence soit en situation de monopole. Intéressons nous donc à l'intérêt de l'acteur placé en concurrence sur le marché et à celui d'une agence gouvernementale en situation de monopole.

L'acteur placé en situation de concurrence, tant en ce qui concerne l'accès à la ressource que sa vente, n'a aucun moyen de connaître la disponibilité future des réserves (qui dépend du prélèvement de l'ensemble des acteurs) et ne peut donc tirer de la ressource le profit maximal qu'en maximisant ses profits immédiats, donc son prélévement sur la ressource. Par ailleurs, l'acteur ignorant la taille des prélévements produits par les autres et donc le prix de la ressource une fois sur le marché, aura tendance à vouloir s'agrandir lui-même, pour pouvoir amortir par des économies d'échelles un baisse possible des prix. Ces deux phénomènes aboutissent logiquement à l'épuisement des ressources. La catastrophe de l'épuisement des ressources halieutiques est l'effet des choix rationnels des acteurs qui ne peuvent sécuriser leurs revenus qu'en augmentant leurs prélèvement. 

Qu'en est-il d'un acteur qui possède pour lui seul la ressource en question ? Il contrôle à la fois l'évolution du stock (il n'y a pas de prélévement autre que le sien) et l'offre sur le marché du produit. Il a tout intérêt à conserver le stock de la ressource renouvelable au plus prêt de la masse à laquelle celui-ci se régénère le mieux. En fait, le prélèvement optimal pour l'acteur (celui qui permet les profits les plus importants) n'est pas exactement égal à la production maximum équilibrée, mais il est intéressant de noter que la différence entre le prélèvement générant le plus de profit en situation de monopole se rapproche de cette taille à mesure que les coûts d'exploitation diminuent. Cela signifie que pour arriver à l'exploitation optimale de la ressource, l'acteur monopolistique devra réduire ses coûts en augmentant son échelle et donc mettre en vente le nombre d'unité prélevé le plus proche possible du prélèvement optimal pour la ressource. C'est-à-dire que l'exploitation optimale de la ressource renouvelable impliquera le prix le plus bas respectant la capacité de régénération du stock, et que cette option n'est possible qu'en situation de monopole.

La conclusion, c'est que la concurrence aboutit nécessairement à l'épuisement de la ressource renouvelable alors que la situation de monopole (d'état, par exemple) aboutit au contraire à l'utilisation optimale de celle-ci... Ce sont des économistes "libéraux" qui le disent ! 

 

PS : si ce n'est pas très clair, il faut m'excuser, c'est mon premier post sur une question économique... Ca ne pourra aller que s'améliorant !

10.05.2008

A venir...

A venir un petit quelque chose sur l'économie et l'écologie. Mais il y a encore du boulot !

A bientôt,

12.04.2008

L'écologie est-elle un anti-humanisme (II) ? Un empire dans un empire.

 

"Il nous suffit pour rire, de trouver « homme et monde » placés côte à côte, séparés par la sublime présomption de ce petit mot « et » !"

Nietzsche, le gai savoir

 

L'homme est-il mesure de toute chose ? Est-il maître et possesseur de la nature ? Est-il simplement voué à l'être ? Toutes ces questions semblent bien abstraites. Mais j'attaquerai cette question de l'humanisme par une remarque très terre à terre qui m'a été faite tout à l'heure par un militant AGET. Il me disait : "Je crois qu'il faut défendre les hommes avant de défendre les arbres."

Et tout le problème est là : qu'on puisse croire un instant qu'il puisse y avoir des hommes sans arbres. Quel est cet homme qui vit sans eau pour boire, sans terre à cultiver, sans arbre pour en goûter les fruits ou construire sa maison ? Le mythe de l'homme hors du monde a fait long feu, et nous ne prenons pas en compte la révolution philosophique, pourtant depuis longtemps opérée par certains, que cela implique.

Spinoza s'amusait de certains qui voyait l'homme "comme un empire dans un empire", seul être qui ne réponde pas aux lois qui régissent la nature entière, autonomisé, ne subissant ni l'influence du climat, ni de la nourriture, ni de l'histoire. Car l'homme de l'humanisme n'est-il pas cette abstraction douteuse, anhistorique, prétendument universelle, que l'on veut mettre en lieu et place des hommes et des femmes réels ?

L'homme de Descartes et de Kant, la conception de la connaissance de Descartes et de Kant, subjectivité transcendantale ou claire vérité de l'évidence, tout cela relève d'un même schéma : l'homme d'un côté, la nature de l'autre, l'homme absolu, et la nature contingente. Aucune place pour l'évolutionnisme ou l'historicisme dans cette conception là. Et d'ailleurs, quels cris d'orfaie n'entend-on pas lorsqu'on se permet de remettre à sa stricte place la valeur de la connaissance scientifique. Je vais vous raconter là-dessus une histoire amusante...

Un bon ami à moi, juriste de formation, catholique de sensibilité traditionnelle, futur officier de gendarmerie (vous voyez le tableau), me posait la question de la relation entre la vérité scientifique et la vérité théologique (on comprend que ça le travaille...). Je lui réponds évidemment, et sans ciller, qu'il n'y a pas de vérité scientifique. Et le voilà tout absourdi ! Il aurait été plus à l'aise si j'avais attaqué la vérité de la théologie (les croyants sont habitués) mais qu'on ose s'attaquer à la vérité scientifique ! Pourtant, je n'avais fait que répéter, en termes quelque peu provocateurs, le propos du philosophe des sciences le plus reconnu du XXème siècle, Karl Popper.

Ce dernier, dans son ouvrage de référence (La connaissance objective, disponible chez champs/flammarion et étonnament lisible pour un ouvrage de philosophie, ce qui explique peut-être son succès auprès de nos amis scientifiques), affirme en effet que le rôle du scientifique c'est de produire des théories et de les détruire, de les tuer, écrit-il même, en mettant en place des expérimentations capables de démontrer la fausseté du paradigme dans lequel elles s'inscrivent. Il affirme, et c'est l'évidence, qu'une expérience ne prouve pas une théorie : en cas de réussite, elle la corrobore (c'est différent), en cas d'échec, elle la détruit. La conclusion qu'il tire, c'est que l'expérience nous apprend si une théorie est fausse, mais elle ne peut nous dire si elle est vraie, ni à quel point elle est vraie. Donc, il n'y a pas de vérité scientifique (Quod erat demonstratum, comme disait le bon Spinoza). 

Mais si la connaissance n'est pas un absolu, peut-être est-elle un relatif. Une production, à un moment donné de l'histoire, permettant de comprendre le monde et d'agir, sans pour autant que cette compréhension soit fondamentalement vraie ou fondamentalement erronée. Elle est un objet pensé, pour parler avec Marx, une sorte d'outil forgé plus ou moins consciemment pour l'action, par un être qui tache d'organiser son monde et de prendre une part active à son destin. Mais si la connaissance est un relatif, l'homme connaissant doit aussi être déterminé relativement. Relativement à son histoire, sa société, son économie, son corps, ses représentations, j'en passe.

Il n'y pas, d'un côté, le "relativisme" qui "relativise tout" et de l'autre, l'humanisme qui rend à l'homme sa dignité contestée. Il y a le relativisme, qui essaie de situer l'humain dans la complexité de ses nombreuses interactions, et l'humanisme, mythe et non philosophie, pour qui, s'il faut bien admettre que la terre tourne autour du soleil, tout devrait tourner autour de ce petit animal fragile, l'homme. 

Pour l'écologiste, il est clair que tout ne tourne pas autour de cet animal fragile que nous sommes. Cela signifie-t-il que nous rejettons l'humain à la périphérie ? Que de la dignité première nous rejettons l'humain dans la déchéance complète ? Certainement pas. Il n'y a pas de centre ni de périphérie dans le vivant, il n'y a qu'innombrables interactions, dynamiques, structures, toutes enchevêtrées, indémélables. Nous en faisons partie, nous dépendons même d'elles, et notre message, finalement, n'est-il pas celui-ci : que le mythe qui veut faire de l'homme le centre, la raison et la mesure de toute chose est en train de le détruire, et que ceux qui nous accusent de mépriser l'humain participent activement à un travail de sape qui finira peut-être par la disparition de notre espèce ?

Notre message, c'est que ce qu'on présente comme l'humanisme travaille contre l'humain, et pourrait bien le détruire, négligeant qu'il est de tout ce dont un humain a besoin pour être.

Et si nous mettions au centre de nos valeurs, non seulement notre humanité abstraite, mais tout ce qui fait que nous pouvons vivre ? Si nous étions conséquent, et avions le même respect religieux pour ce qui nous permet d'être que pour notre essence prétendument supérieure, serions-nous encore humanistes ?

Ou alors, serait-ce qu'il n'y a plus le choix, aujourd'hui, qu'entre être écologiste ou anti-humaniste ?