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22.03.2008
Potestas Secretarium : le pouvoir des secrétaires.
Le corps administratif ne connaît que deux catégories d'êtres : les responsables et les secrétaires.
Les responsables sont ces sortes de spectres invisibles répondant à des noms vaudous comme ceux de directeur, rapporteur, président, et que l'on peut entr'apercevoir lors de ces célébrations rituelles qu'on appelle réunion.
Les secrétaires, elles, sont partout. Elles sont un peu les prêtresses servantes de ces dieux mystérieux. Elles savent les invoquer, connaissent leurs humeurs, ont souvent leur oreille. Elles sont neuf fois sur dix l'unique interlocuteur du pauvre hère qui a besoin d'une signature émanant de la très digne main du rapporteur de la comission des menus végétaliens ou du vice-président en charge de la gestion et du recyclage des clous rouillés. Unique interlocuteur, car seul l'initié a le privilège de pouvoir goûter la présence du dieu. Et il faut passer bien des épreuves avant de faire partie du groupe restreint des initiés.
Dans ces mystères d'éleusis à la Kafka, la principale épreuve de celui qui veut recevoir l'initiation est de plaire à la prêtresse secrétaire.
Il faut pour cela toujours arriver avec le sourire illuminé de celui qui espère avec confiance recevoir le sacrement. Celui qui hésite, celui qui doute - même s'il a toutes les raisons de douter au vu de la difficulté de la tâche - est immanquablement écarté. Il faut avoir l'air imbu du bonheur serein de se trouver ne serait-ce que dans la pièce adjacente du dieu lare vers lequel tous nos désirs, et toutes nos craintes, sont dirigés.
Il ne faut jamais faire preuve d'impatience, jamais montrer que l'on est las, jamais trahir une once d'agacement. Sinon, la prêtresse secrétaire voit bien que notre avancement spirituel n'est pas tel qu'elle puisse nous permettre d'accéder au bonheur immense de la présence du président de la comission en charge de la réglementation des couleurs des pétunias et de la taille des jardinières. Et d'ailleurs, pour obtenir gain de cause, il n'est pas toujours de bonne politique de vouloir rencontrer en personne le grand-chef papou, malheureusement sans plumes, qui préside à notre destinée présente.
Car les dieux sont puissants et capricieux, et il n'est pas dit qu'un jeune initié puisse toujours les convaincre de se complaire à l'aider.
En cela, néanmoins, la prêtresse secrétaire excelle.
Et c'est là que l'on comprend l'importance stratégique de toujours se présenter à la secrétaire sous son meilleur jour. Car elle seule peut obtenir l'approbation d'un dossier auquel il manque une pièce, elle seule préside au placement de votre requête dans les priorités de sa divinité tutellaire, elle seule peut ruiner en un mot vos espoirs ou en une remarque stratégiquement glissée au vice-rapporteur du sous-groupe gérant la distribution des ampoules, vous assurer d'obtenir un bureau mieux éclairé.
En somme, syndicaliste étudiant, qui que tu sois, même toi, collègue de l'unef, retiens ceci : les secrétaires ont le pouvoir.
Le facvertien que je suis ne néglige jamais un sourire évocateur, mais jamais déplacé. Je n'oublie jamais de remarquer une nouvelle couleur de cheveux, un changement de style de la garde-robe, et de féliciter la prêtresse sur son nouveau costume de cérémonie, même s'il est le résultat douteux d'une expérimentation qui doit tout à la crise de la quarantaine, et rien au bon sens esthétique. De ce fait, mes passages dans les couloirs de l'administration centrale ne sont plus qu'une accumulation de roseurs délicieuses qui montent aux joues des industrieuses servantes du culte administratif.
C'est ainsi qu'on obtient en quinze jours une autorisation qui ne "peut", normalement, être délivrée qu'en trente. C'est ainsi qu'on se fait pardonner sa navrante ignorance de toutes les règles du bon sens administratif. C'est ainsi qu'on obtient un dernier délai.
Il manque, dans les traités sur la guerre, la politique et le pouvoir, un chapitre sur le pouvoir des secrétaires. Pourtant, qui ignore aujourd'hui l'étendue improbable du postestas secretarium ?
13:42 Publié dans In the jungle, the mighty jungle... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : administration, stratégie, charme


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