« La politique du sac poubelle. | Page d'accueil | A venir... »

12.04.2008

L'écologie est-elle un anti-humanisme (II) ? Un empire dans un empire.

 

"Il nous suffit pour rire, de trouver « homme et monde » placés côte à côte, séparés par la sublime présomption de ce petit mot « et » !"

Nietzsche, le gai savoir

 

L'homme est-il mesure de toute chose ? Est-il maître et possesseur de la nature ? Est-il simplement voué à l'être ? Toutes ces questions semblent bien abstraites. Mais j'attaquerai cette question de l'humanisme par une remarque très terre à terre qui m'a été faite tout à l'heure par un militant AGET. Il me disait : "Je crois qu'il faut défendre les hommes avant de défendre les arbres."

Et tout le problème est là : qu'on puisse croire un instant qu'il puisse y avoir des hommes sans arbres. Quel est cet homme qui vit sans eau pour boire, sans terre à cultiver, sans arbre pour en goûter les fruits ou construire sa maison ? Le mythe de l'homme hors du monde a fait long feu, et nous ne prenons pas en compte la révolution philosophique, pourtant depuis longtemps opérée par certains, que cela implique.

Spinoza s'amusait de certains qui voyait l'homme "comme un empire dans un empire", seul être qui ne réponde pas aux lois qui régissent la nature entière, autonomisé, ne subissant ni l'influence du climat, ni de la nourriture, ni de l'histoire. Car l'homme de l'humanisme n'est-il pas cette abstraction douteuse, anhistorique, prétendument universelle, que l'on veut mettre en lieu et place des hommes et des femmes réels ?

L'homme de Descartes et de Kant, la conception de la connaissance de Descartes et de Kant, subjectivité transcendantale ou claire vérité de l'évidence, tout cela relève d'un même schéma : l'homme d'un côté, la nature de l'autre, l'homme absolu, et la nature contingente. Aucune place pour l'évolutionnisme ou l'historicisme dans cette conception là. Et d'ailleurs, quels cris d'orfaie n'entend-on pas lorsqu'on se permet de remettre à sa stricte place la valeur de la connaissance scientifique. Je vais vous raconter là-dessus une histoire amusante...

Un bon ami à moi, juriste de formation, catholique de sensibilité traditionnelle, futur officier de gendarmerie (vous voyez le tableau), me posait la question de la relation entre la vérité scientifique et la vérité théologique (on comprend que ça le travaille...). Je lui réponds évidemment, et sans ciller, qu'il n'y a pas de vérité scientifique. Et le voilà tout absourdi ! Il aurait été plus à l'aise si j'avais attaqué la vérité de la théologie (les croyants sont habitués) mais qu'on ose s'attaquer à la vérité scientifique ! Pourtant, je n'avais fait que répéter, en termes quelque peu provocateurs, le propos du philosophe des sciences le plus reconnu du XXème siècle, Karl Popper.

Ce dernier, dans son ouvrage de référence (La connaissance objective, disponible chez champs/flammarion et étonnament lisible pour un ouvrage de philosophie, ce qui explique peut-être son succès auprès de nos amis scientifiques), affirme en effet que le rôle du scientifique c'est de produire des théories et de les détruire, de les tuer, écrit-il même, en mettant en place des expérimentations capables de démontrer la fausseté du paradigme dans lequel elles s'inscrivent. Il affirme, et c'est l'évidence, qu'une expérience ne prouve pas une théorie : en cas de réussite, elle la corrobore (c'est différent), en cas d'échec, elle la détruit. La conclusion qu'il tire, c'est que l'expérience nous apprend si une théorie est fausse, mais elle ne peut nous dire si elle est vraie, ni à quel point elle est vraie. Donc, il n'y a pas de vérité scientifique (Quod erat demonstratum, comme disait le bon Spinoza). 

Mais si la connaissance n'est pas un absolu, peut-être est-elle un relatif. Une production, à un moment donné de l'histoire, permettant de comprendre le monde et d'agir, sans pour autant que cette compréhension soit fondamentalement vraie ou fondamentalement erronée. Elle est un objet pensé, pour parler avec Marx, une sorte d'outil forgé plus ou moins consciemment pour l'action, par un être qui tache d'organiser son monde et de prendre une part active à son destin. Mais si la connaissance est un relatif, l'homme connaissant doit aussi être déterminé relativement. Relativement à son histoire, sa société, son économie, son corps, ses représentations, j'en passe.

Il n'y pas, d'un côté, le "relativisme" qui "relativise tout" et de l'autre, l'humanisme qui rend à l'homme sa dignité contestée. Il y a le relativisme, qui essaie de situer l'humain dans la complexité de ses nombreuses interactions, et l'humanisme, mythe et non philosophie, pour qui, s'il faut bien admettre que la terre tourne autour du soleil, tout devrait tourner autour de ce petit animal fragile, l'homme. 

Pour l'écologiste, il est clair que tout ne tourne pas autour de cet animal fragile que nous sommes. Cela signifie-t-il que nous rejettons l'humain à la périphérie ? Que de la dignité première nous rejettons l'humain dans la déchéance complète ? Certainement pas. Il n'y a pas de centre ni de périphérie dans le vivant, il n'y a qu'innombrables interactions, dynamiques, structures, toutes enchevêtrées, indémélables. Nous en faisons partie, nous dépendons même d'elles, et notre message, finalement, n'est-il pas celui-ci : que le mythe qui veut faire de l'homme le centre, la raison et la mesure de toute chose est en train de le détruire, et que ceux qui nous accusent de mépriser l'humain participent activement à un travail de sape qui finira peut-être par la disparition de notre espèce ?

Notre message, c'est que ce qu'on présente comme l'humanisme travaille contre l'humain, et pourrait bien le détruire, négligeant qu'il est de tout ce dont un humain a besoin pour être.

Et si nous mettions au centre de nos valeurs, non seulement notre humanité abstraite, mais tout ce qui fait que nous pouvons vivre ? Si nous étions conséquent, et avions le même respect religieux pour ce qui nous permet d'être que pour notre essence prétendument supérieure, serions-nous encore humanistes ?

Ou alors, serait-ce qu'il n'y a plus le choix, aujourd'hui, qu'entre être écologiste ou anti-humaniste ? 

Commentaires

Tu m'autorises à diffuser l'adresse de ton mail? Je crois que certains gagneraient à le lire...

Ecrit par : Manu | 01.05.2008

Bien volontiers, monsieur Manu !

Ecrit par : Pierre-Antoine | 02.05.2008

Ecrire un commentaire